La fin de la démocratie ?

Prof. Dr. Jan Spurk // octobre 2022

© Buchcover La fin de la démocratie ? Éditions du Croquant

Anmerkung des Verlags: Auszug aus der französischen Originalfassung « La fin de la démocratie ? », erschienen in Éditions du Croquant, März 2022.

Au centre de ce livre se trouvent les multiples tentatives de citoyens de s’autogouverner et, de ce fait, de faire vivre une réelle démocratie. En se penchant sur des expérimentations et des expériences très différentes, on comprend mieux les possibilités et les limites du développement de la démocratie : la compréhension du potentiel de ce développement et des empêchements qui rendent ce développement difficile, voire impossible.

Bien sûr, la « crise de démocratie » existe ainsi que les dysfonctionnements des institutions, le déclin programmatique et organisationnel des partis politiques et l’éloignement des citoyens de la vie politique. On observe avec inquiétude la montée de l’autoritarisme sous les formes les plus différentes, la domination de la gouvernance et le faible engagement politique des citoyens. Le constat désenchanté que nous sommes sur le chemin vers une « post-démocratie » où domine la technocratie et la gouvernance est fondé, tout comme la déception après l’enthousiasme libéral des années 1990 dû à la généralisation du parlementarisme qu’on interprétait alors comme généralisation de la démocratie et de la liberté. Il est presque trivial de constater que la démocratie parlementaire est profondément délégitimée et que les expériences de mépris des citoyens par ce système politique sont nombreuses.

Ces constats sont en général corrects mais ils n’expliquent pas les raisons pour lesquelles nous sommes arrivés dans cette situation ni les alternatives possibles à cette situation, s’il y en a. Dans cet ouvrage, nous partons toujours des acteurs (potentiels) de la démocratie, des citoyens, afin de comprendre l’état et les avenirs possibles de la démocratie. Cela signifie s’efforcer de comprendre le potentiel qui existe au sein de la démocratie et pour quelles raisons il se développe ou pas. Les opinions et les visions du monde des citoyens sont centrales pour faire de la politique et pour comprendre les avenirs possibles de la démocratie car c’est dans l’espace public que se développent la politique, le politique et la démocratie.

Dans la première partie du livre, nous préciserons d’abord ce qu’est la démocratie pour les acteurs dans la société (française) contemporaine. Pour quelles raisons devrions-nous vivre en démocratie ? Quel est le sens de ce mot pour les citoyens ? On doit se pencher sur la réalité contradictoire d’être citoyen, de devoir l’être et de vouloir l’être ainsi que de vivre, de devoir vivre et de vouloir vivre en démocratie. On doit également considérer que l’agir politique en général et l’agir démocratique en particulier est nécessairement un agir public et de ce fait un agir avec d’autres sujets et un agir en rapport avec les institutions établies : pour les soutenir, pour les changer ou pour les supprimer. C’est sur la base d’opinions exprimées dans l’espace public que la politique se fait. C’est pour cela que dans le monde politique les opinions sont plus importantes que les arguments scientifiques. La « crise de la démocratie » omniprésente dans les discussions médiatiques et académiques n’est certainement pas une fiction mais le système politique de la démocratie représentative et parlementaire, dans lequel la gouvernance domine, n’explose pas. Il règne un véritable « malaise dans la démocratie » car pour les citoyens il n’y a pas de sortie de la contradiction entre le constat que « la démocratie marche mal » d’un côté, et de l’autre côté, le manque d’alternatives à cette démocratie. Pourtant, la démocratie bouge, par exemple dans des mouvements et à l’initiative des institutions qui visent l’empowerment des citoyens, mais avec des méthodes et des finalités différentes et souvent contradictoires.

Ensuite, à la quête du potentiel de développement de la démocratie, nous poserons la question de savoir pour quelles raisons nous devrions vivre en démocratie. Quels sont les différents sens possibles de cette notion pour les acteurs de la démocratie, c’est-à-dire pour les citoyens ? Quels différents projets de société expriment ces notions ? Qui est le démos ? Pour quelles raisons veut-il, peut-il ou devrait-il s’autogouverner directement ou par délégation ? La démocratie est une forme de vie très variable qui devrait organiser la liberté des citoyens.

Dans le chapitre suivant, nous développerons le malaise dans la démocratie qui pèse lourdement sur les avenirs possibles. Ce malaise n’est pas le refus pur et simple de la démocratie mais il décrit la situation tendue et souvent dramatique entre le constat que la démocratie existante n’est pas ce qu’elle devrait être et le constat qu’il n’y a pas d’alternative à cette démocratie. Néanmoins, il y a d’autres expériences : non seulement des expériences autoritaires mais également des expériences et expérimentations de la démocratie participative, des listes citoyennes, du municipalisme et du communalisme que nous analyserons dans la deuxième partie du livre.

« Celui qui veut savoir la vérité concernant la vie dans son immédiateté, il lui faut enquêter sur la forme aliénée qu’elle a prise… »1. C’est pour cette raison que, ensuite, nous nous pencherons d’une manière concrète et empirique sur des expériences et des expérimentations démocratiques. D’abord, nous nous pencherons sur les visions du monde et l’opinion publique pour comprendre l’image dominante de l’état de la démocratie (en France). L’état des opinions est central pour notre argumentation car elles sont la base de la politique et par conséquent de la démocratie. Pour comprendre les avenirs possibles, on doit brosser l’état de l’opinion publique de la France contemporaine. Les opinions sur la situation en France en général et sur la démocratie en particulier sont depuis des années négatives, dramatiques et sans issue. Véhiculées et en grande partie produites par les médias, les visions du monde s’expriment dans l’opinion publique.

Ensuite, nous analyserons les listes citoyennes lors des élections municipales de 2020, la démocratie participative à l’exemple de la ville de Lanester, le municipalisme et l’expérience de Saillans et de Saint-Senoux mais aussi les expériences de communes autogestionnaires et plus ou moins militantes. Il ne s’agit pas de développer des monographies mais nous les considérons comme « cas exemplaires » (Kracauer) de la réalité sociale ; c’est-à-dire que l’on cherchera dans l’analyse de ces phénomènes singuliers et en créant des « figures » (Adorno)2, des caractéristiques générales de notre société afin de mieux comprendre le potentiel de développement de la démocratie en général, tout comme les facteurs qui freinent ou qui empêchent ce développement. Il s’agit de comprendre les raisons d’agir des citoyens qui s’engagent dans ces expériences, leurs visions du monde et le processus de subjectivation qui a lieu mais aussi la dialectique entre ces formes de démocratie et les institutions.

Nous reviendrons à la fin du livre sur notre question initiale, à savoir les avenirs possibles des démocraties entre le crépuscule et l’aube.

1. Theodor W. Adorno, Minima Moralia : Réflexions sur la vie mutilée, Paris, Payot, 2016, p. 213. Cf. également Jan Spurk, Avenirs possibles : Du bâtiment de la société, de sa façade et de ses habitants, Lyon, Parangon, 2012.

2 Cf. Axel Honneth, « Eine Physiognomie des Kapitalismus », in A. Honneth, Pathologien der Vernunft, Francfort, Suhrkamp-Verlag, 2007.

Prof. Dr. Jan Spurk Portrait

Jan Spurk ist seit 2003 Professor für Soziologie an der Université de Paris Cité, Faculté des Sciences Humaines et Sociales – Sorbonne, Inhaber des « Chaire démocratie - Circle U. European University » und Professeur associé an der Université Laval, Québec. Diplomsoziologe und Doktor der Philosophie, habilitiert in Deutschland und Frankreich (1999 Universität Frankfurt am Main, 1994 Université d’Evry -Val d’Essonne), war er von 1991 - 1996 wissenschaftlicher Mitarbeiter an der Université d'Orléans und von 1996 bis 2003 Professeur an der Université d’Evry-Val d’Essonne. Forschungsfelder: Kritik, Kontestation und soziale Bewegungen; kritische Theorien; Öffentlichkeiten.

Er ist Autor zahlreicher Bücher, Artikel und Beiträge zu Sammelbänden.

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